Du déploiement vers l’essentiel.
Dans ses dernières années, le studio de Montréal ressemblait parfois à un gigantesque paquebot. Difficile à manœuvrer, encore plus à accoster. Tout demandait beaucoup d’énergie. Les années 2011 à 2015 ont été des années de transition, de déplacement et de réalignement. En yoga, elles correspondaient à un approfondissement du deuxième degré d’union : l’union à soi.
Malgré un agenda déjà bien rempli et la charge évidente d’un tel projet, nous avons décidé de nous lancer dans l’aventure du studio à Magog. L’idée m’est rapidement apparue bonne et juste. Je me revois en train de teindre les planches de bois de la réception avec ma mère. Elle m’avait alors raconté qu’à leur arrivée à Magog, mes parents avaient logé juste en face du futur studio, dans un immeuble récemment construit à l’époque. J’ai vu un signe dans cette anecdote, une forme de continuité. À quelques jours de son envol, fin prêt, l’espace n’avait plus la même allure qu’au moment de notre première visite. Quelques instants d’observation ont suffi pour m’apaiser. Le studio avait déjà une âme. Nous y avons accueilli nos premiers élèves en juillet 2011.
Entre Montréal et Magog, nous vivions dans un mouvement constant. Deux studios, deux réalités, deux rythmes. Une partie de moi continuait à porter l’élan du développement, tandis qu’une autre aspirait déjà à plus de simplicité.
À Magog, nous nous installions autrement. Nous faisions le choix d’un rythme plus simple, d’une petite équipe, d’un horaire allégé. Rien à voir avec Montréal et sa structure plus lourde. Jean faisait de nombreux allers-retours entre les deux villes afin de soutenir cette transition.
Peu à peu, un déplacement s’est opéré. À Montréal, le yoga connaissait une expansion fulgurante. De nouveaux studios ouvraient partout et l’approche devenait de plus en plus axée sur la performance. Le rythme s’accélérait. De mon côté, je sentais plutôt un appel vers un yoga au service de la santé globale, plus intériorisé, plus sobre, plus essentiel. Un décalage commençait à s’installer entre ce que le milieu demandait et ce que je souhaitais transmettre.
Le studio aurait nécessité un important virage marketing. Mon équipe me le répétait souvent. Mais quelque chose en moi résistait. J’étais davantage tournée vers l’enseignement que vers la croissance. Mon esprit d’entrepreneure s’effaçait tranquillement au profit d’une recherche plus intérieure.
Je travaillais énormément. Pourtant, malgré tous les efforts investis, le studio commençait à se fragiliser. J’avais de la difficulté à retirer certains cours qui ne fonctionnaient plus, par attachement, par peur de blesser, mais aussi par égo. Avec le recul, je comprends que ces résistances ont contribué aux difficultés financières que nous traversions.
On m’a proposé, à quelques reprises, de développer une véritable marque autour de mon nom et de mon enseignement. Le potentiel était là. Mais je sentais profondément que cette avenue ne correspondait pas à ma vision du yoga. Je voulais préserver une certaine essence, ne pas me perdre dans une logique de performance ou d’image.
À cela se sont ajoutés des mois, voire des années, de travaux majeurs sur le boulevard St-Laurent au tournant des années 2010. Nous enseignions au rythme des marteaux piqueurs. L’accès au studio était devenu difficile. Peu à peu, certaines personnes ont commencé à aller ailleurs. Nous nous retrouvions avec trop d’espace et une tendance à la baisse de la fréquentation de certains cours. Nous nous sommes mis, avec un certain succès tout de même, à la sous-location de certaines de nos salles. La réduction du nombre de pieds carrés en location n’était pas techniquement envisageable.
En parallèle, plusieurs projets lumineux ont vu le jour. Les premiers White Yoga, en 2012 et 2013, m’ont permis d’enseigner à plus de deux mille personnes dans une énergie profondément rassembleuse. À Magog, nous avons enregistré le CD Yoga au cœur de l’écoute. Puis, la collaboration avec La Presse+ a offert un rayonnement immense à mon enseignement, bien au-delà de Montréal. Sans le savoir, tout cela préparait déjà un passage.
Au fond de moi, je sentais que le cycle du studio de Montréal arrivait à sa fin. Mais lâcher prise représentait une autre étape. Je portais l’équipe, la communauté, toute une histoire.
C’est seulement au printemps 2014, que nous avons finalement pris la décision de fermer le studio du boulevard St-Laurent. Contre toute attente, tout s’est déroulé dans une grande clarté et avec beaucoup de fluidité. Aujourd’hui encore, je demeure très fière de cette fermeture. Jean a organisé la vente de tout le matériel. Le Studio Vert Prana, quasi voisin, fondé par une de nos anciennes professeures, a accueilli plusieurs de nos élèves. Quelques-uns de nos professeurs sont allés y enseigner. Une forme de stabilité était assurée pour la suite, dans la mesure du possible. Nous avons annoncé la fermeture dans une vidéo et les messages d’amour ont afflué.
Je me souviens du moment où j’ai fermé la porte du studio pour la dernière fois. J’ai pleuré pendant tout le trajet jusqu’à Fitch Bay. Puis, doucement, quelque chose s’est apaisé. Le deuil a laissé place à l’acceptation.
Ces années de transition m’ont profondément transformée. Elles m’ont ramenée à l’essentiel. J’ai mieux compris les tensions entre l’image du succès et le véritable bien-être. J’ai vu plus clairement les peurs de l’égo, les résistances, les attachements. En yoga, les obstacles deviennent souvent des passages. Ceux-ci m’ont appris à approfondir l’intégrité et à me dépouiller de ce qui n’était plus juste. Pendant les moments de doute, et il y en a eu plusieurs, je m’accrochais aux paroles réconfortantes de Jean : « Regarde à l’horizon ».
Ce transfert vers Magog nous a permis de retrouver un équilibre, autant physique que mental et financier. Un nouveau rythme s’est installé, plus calme et plus simple. Je me suis remise à étudier, à lire et à nourrir ma pratique autrement. Mon enseignement s’est transformé. Il y avait moins de performance, davantage d’écoute, de philosophie, de spiritualité et de silence. Mes retraites ont elles aussi pris une autre direction.
Pendant cette même période, ma vie personnelle est venue se mêler intimement à ces changements. En 2015, ma mère a reçu un diagnostic d’Alzheimer. Tout un choc! La même année, mon père est décédé. J’ai dû alors apprendre et endosser le rôle de proche aidante, à être présente et disponible pour ma mère, sans m’épuiser complètement. Aujourd’hui, je sais que je n’aurais pas pu traverser ces épreuves de la même manière si j’étais demeurée à Montréal.
Avec le recul, je comprends que ce changement de cap n’était pas une perte ni un échec, mais un réalignement profond, une manière de revenir à moi-même. Grâce à ce nouvel ancrage, j’ai pu m’élever davantage et ressentir profondément la sagesse yogique dans un univers infiniment plus calme et serein où la vie ordinaire devient extraordinaire.


