La petite histoire des studios: Je suis un lieu

De 2015 à aujourd’hui

À partir de 2015, un nouveau rythme s’est installé. Après des années dans l’effervescence de Montréal, j’ai découvert une autre façon de vivre et de travailler, à une tout autre allure, plus proche de la nature et de la paix qu’elle procure. Parallèlement à ce qui prenait forme au studio de Magog, j’étais régulièrement invitée à dispenser des formations et des ateliers un peu partout au Québec. J’avais déjà guidé à ce moment-là une quarantaine de retraites dont plusieurs à l’étranger et la planification des prochaines suivait son cours. Je voyageais beaucoup et demeurais bien occupée; toujours avec plaisir et passion. Je ne travaillais probablement pas moins qu’auparavant, mais mon esprit était plus libre.

Les retraites, tant ici qu’à l’étranger, s’avéraient déjà de fameuses occasions de transmettre le yoga tel qu’il m’habite, avec le luxe du temps. Offrir plusieurs jours pour ralentir, se déposer et revenir à soi, permet une transformation différente de celle qui peut émerger dans un cours hebdomadaire. Bien avant que cette formule ne se répande largement au Québec, j’en percevais déjà toute la richesse. J’ai toujours accordé une attention particulière au choix de ces lieux d’accueil que je propose pour mes retraites; convaincue que par leurs âmes, leurs histoires, leurs beautés et le dévouement de leurs hôtes, ceux-ci ont une influencent marquantes dans la profondeur de la démarche. C’est d’ailleurs cette quête perpétuelle qui m’a menée au Monastère des Augustines à Québec au printemps 2015. L’équipe en place m’avait conviée à une présentation informelle du projet et à une visite des lieux encore en chantier majeur de rénovation. Dès que j’y ai mis les pieds, j’ai compris que cette rencontre ne serait pas vaine. Une collaboration profonde, durable et précieuse en est née. J’y ai découvert au fil du temps des gens de cœur dédiés à la mission d’entraide du Monastère. Je guiderai en septembre 2026 ma trentième retraite dans ce lieu unique. Tous lieux confondus, il s’agira de ma centième depuis ma première en 2004. Toutes ces belles aventures ont confirmé mon désir de créer des espaces où l’on peut véritablement plonger à l’intérieur de soi.

Mes formations en enseignement du yoga se sont poursuivies, notamment à Magog et à Verdun. Cette dernière s’est achevée au cœur d’une crise que personne n’avait vu venir. Comme pour plusieurs, la pandémie a été exigeante. J’étais particulièrement préoccupée par la situation de ma mère qui vivait en résidence. Paradoxalement, sur le plan personnel, cet arrêt forcé nous a permis un précieux temps de réflexion. Nous avons pu nous déposer, revisiter nos choix et constater à quel point le virage amorcé quelques années plus tôt avait été juste. J’étais en quelque sorte soulagée de ne plus avoir à porter la structure du grand studio de Montréal dans un contexte pareil.

Comme tant d’autres, j’ai dû apprivoiser les nouvelles technologies. J’ai commencé à offrir des cours en ligne afin de maintenir le lien avec la communauté et de continuer à nourrir l’énergie du studio malgré les portes fermées. Une œuvre du peintre André Desjardins m’accueillait lorsque j’entrais dans cet espace contrait au vide. Sa présence silencieuse me donnait l’impression que quelqu’un veillait sur le lieu en attendant le retour à la normale des choses. Je n’ai pu me résigner à laisser partir « Dehors, les étoiles… » le moment venu. Cette toile magnifique est depuis à demeure sur les murs du studio.

La pandémie a également mis en lumière un phénomène que j’observais depuis longtemps. Les gens avaient besoin de développer une pratique plus autonome. Lorsque les repères extérieurs disparaissent, il devient essentiel de pouvoir s’appuyer sur des ressources intérieures.

C’est dans ce contexte que Les Éditions La Presse m’ont proposé de publier chez eux. Le projet d’écrire « La voix du cœur | Yoga pour une santé globale » est alors né. Le moment était particulièrement propice. Ce projet m’a permis de préciser encore davantage mon intention, soit celle de transmettre un yoga qui accompagne l’être humain dans toutes ses dimensions. Un yoga qui ne s’adresse pas seulement au corps, mais aussi aux couches plus subtiles de l’être, là où résident souvent les blessures, les peurs et les souffrances les plus profondes. Ce nouveau défi me donnait un peu le vertige; je suis davantage de paroles que d’écriture. Brigitte Vaillancourt, professeure de yoga, pour un trop court moment au studio de Magog d’ailleurs, et écrivaine, a accepté de coécrire ce livre avec moi. Je lui en serai toujours reconnaissante.

Depuis ce moment, mon enseignement s’est orienté de façon encore plus claire vers cette dimension intérieure. Les postures et le souffle demeurent essentiels, mais je les conçois aujourd’hui comme une préparation à une pratique plus vaste incluant notamment la connaissance de soi, la méditation et la transformation de nos habitudes profondes.

Au retour de la pandémie, cette orientation a donné naissance au programme d’études, projet qui me tient particulièrement à cœur. J’avais observé que plusieurs personnes éprouvaient de la difficulté à demeurer en présence d’elles-mêmes lorsque toutes les distractions habituelles disparaissaient. J’ai alors voulu créer un parcours qui ne soit pas destiné à former des enseignants, mais à accompagner chacun dans la découverte de soi. Un espace d’étude, de réflexion et de transformation par la conscience. Le premier groupe a débuté en 2023. Aujourd’hui, ces mêmes participants poursuivent toujours leur cheminement. D’autres groupes se sont formés depuis. Ensemble, nous explorons les enseignements essentiels du yoga dans une perspective accessible, humaine et profondément transformatrice. J’y retrouve moi aussi une grande source d’inspiration et de paix.

Au studio, une communauté fidèle s’est progressivement consolidée autour de cette approche du yoga de la santé globale. Cette présence constante me touche profondément. Plusieurs traversent des périodes difficiles, comme tout être humain, mais je constate à quel point la pratique leur permet de conserver un point d’ancrage, davantage de clarté et une certaine paix au milieu des tempêtes. Cette communauté est devenue l’une des raisons pour lesquelles j’enseigne encore aujourd’hui. Le yoga se pratique seul, mais la communauté amplifie le mouvement de transformation. Chacun contribue à porter l’énergie du lieu. Ensemble, nous créons quelque chose qui dépasse largement la somme de nos individualités.

Avec les années, une compréhension plus profonde s’est installée en moi. J’ai réalisé que je suis avant tout un lieu. Un espace d’accueil où les personnes peuvent se déposer en sécurité. Cette prise de conscience nourrit mon enthousiasme pour les enseignements plus subtils du yoga et pour ce que j’appelle aujourd’hui le yoga de l’éveil.

Lorsque je regarde le chemin parcouru depuis les débuts du studio, je vois une immense transformation. Le yoga nous prend là où nous sommes et nous conduit progressivement du plus visible vers le plus subtil. Tout au long de ces vingt-cinq années, j’ai senti qu’une force plus grande que moi portait cette aventure.

Bien sûr, rien de tout cela ne s’est construit seul. Je pense à la centaine de personnes ayant travaillé aux studios, professeurs et autres précieuses collaboratrices, tant à Montréal qu’à Magog, au fil de ces vingt-cinq années. Et je pense à Jean. Depuis le début, il marche à mes côtés. Une même recherche de justesse et de clarté nous unit. Son soutien discret et constant fait partie intégrante de cette histoire. Ma gratitude va également à toute la communauté. Sans elle, les studios n’existeraient pas. Chaque personne qui franchit la porte participe à cette œuvre collective.

Les prochaines années apporteront leur lot de défis. D’importants travaux de construction sont prévus autour du studio et l’accès sera parfois plus difficile. Une partie de moi ressent naturellement une inquiétude. Le système nerveux garde en mémoire les épreuves traversées autrefois à Montréal. Mais au-delà de cette inquiétude, je demeure profondément confiante. Je vois naître partout de petits centres en nature, des lieux dédiés au silence, à la méditation. Je vois de plus en plus de personnes chercher à prendre soin de leur monde intérieur autant que du monde extérieur. Cela me donne beaucoup d’espoir. Je crois profondément que lorsque nous apprenons à nous connaître, à accueillir notre souffrance et à la transformer, nous devenons des créateurs de paix. Cette transformation intérieure est un acte généreux. Elle nous permet de ne plus projeter nos blessures sur les autres et de contribuer à une vie collective plus consciente et bienveillante. Plus que jamais, nous avons besoin de découvrir ce noyau serein qui existe au centre de chacun de nous.

Et c’est avec confiance, gratitude et enthousiasme que je regarde la suite.